La Semaine sainte d'un papa confiné - Chapitre 6 : "Il vaut mieux plâtrer"

La journée n’était donc pas finie. Hier, à l’heure de peaufiner mon « chapitre 5 », la douleur au poignet était encore supportable. Mais à l’heure de passer à table, je me suis aperçu que je ne pouvais plus tenir mes couverts. Et que les effets de la chute étaient probablement moins bénins que je l’avais imaginé…


Les urgences ? J’aime pas trop ça. Et en ces temps-ci moins encore que d’ordinaire. Seul avantage : j’habite en face de l’hôpital. Pas d’excuses donc : je m’y rends. Contrôle d’identité, masque, salle d’attente… Il est 20 heures quand le médecin me reçoit. Je veux applaudir mais ne le peux pas. Je me contente de sourire.


Avant de passer la radio, nouveau temps d’attente. Je me sens bizarre. Inquiet. Mais aussi rassuré d’être là. Je me dis que ce lieu est une chance. Une grâce. Rares sont ces endroits où les fragiles, quels qu’ils soient, sont accueillis tels qu’ils sont. Je me dis que l’humanité de ces lieux est un défi. Mais aussi une nécessité. Je pense également à nos églises. Rares sont ces endroits où les fragiles, quels qu’ils soient, sont accueillis tels qu’ils sont. Je me dis que l’humanité de ces lieux est un défi. Mais aussi une nécessité.


Après la radio, retour en salle d’attente. J’observe. Cette femme, par exemple, qui débarque à l’accueil, les bras remplis de victuailles. « C’est pour vous. Pour passer la nuit. Pour tenir le coup. Ce n’est rien, c’est avec plaisir… » Puis cette vieille femme voûtée, soutenue par son fils. On les emmène en salle de réveil. Là les attend un homme qui vient d’être opéré. Mais qui ne se réveillera plus.


Enfin, je suis reçu. Résultats incertains : pas sûr qu’il y ait fracture, mais pas certain qu’il n’y en ait pas. « Il vaut mieux plâtrer… » Le choc, tout de même. « On fera le point dans une semaine. Si c’est cassé, vous en avez pour deux mois. » Carrément ? Dans ma tête, je calcule, j’imagine, j’appréhende. Il est 22h30 quand je quitte l’hôpital. Seul, sur un parking déserté, je me mets à pleurer.


Ce matin, je souris au réveil d’Isaac et Joachim. Je leur montre que j’ai un super bras. Mais je leur explique aussi que j’aurai besoin de leur aide. Vers midi, je suis alerté par une odeur. Pourquoi Isaac n’a-t-il pas attendu le retour de sa maman pour se détendre ainsi ? Inévitable, une pensée s’impose à moi : si un peu d’excrément s’échoue sur mon plâtre, vais-je sentir durant toute la semaine ?


Je suis plutôt du genre à laver les pieds plutôt qu’à accepter qu’on lave les miens. A servir plutôt qu’à être servi. Va falloir changer ! Aujourd’hui, Jeudi saint, je me sens bien limité. Je vais devoir déléguer, renoncer, accueillir, me laisser faire. Et tout ça très lentement.


Ce soir, je n’ai pu brosser les dents de Joachim. Il l’a fait tout seul. Et il l’a très bien fait.